Ma Mère est morte, vive ma Mère.

 

J'ai perdu ma mère, je n'ai vraiment pas de tête me direz-vous !

Justement, comme je n'ai pas de tête, elle a encore choisi de me protéger en partant un 28 février car c'est une date facile à se souvenir pour moi : c'est le dernier jour du mois de ma naissance. Il faudra juste que je veille à ne pas me tromper tous les 4 ans ; j'ai déjà fais un delete de tous les 29 février à venir dans tous mes agendas électroniques et dans mon téléphone portable, donc je suis tranquille pour quelque centaines d'années, rassuré de ne jamais oublier de lui souhaiter ce mauvais anniversaire.

28 février, 28 février, 28 février, 28 février, 28 février, 28 février… jour de Saint Romain et Saint Lupicin nés d'une honnête famille en France; maman a donc laissé ces deux saints français l'enlever à nous, des vrais saints bien français, pas une paire de faux saints étrangers, c'est idéal pour une mère, deux bon vieux saints bien de chez nous qui l'ont sans doute par le passé inspirée pour élever ses 3 enfants dans la ouate humide et chaude de son cœur, protégés par les barricades de son jugement aimant et tant protecteur contre les agresseurs à l'entours. Le plus drôle c'est que de ces 2 saints frères, Romain était doux et indulgent comme elle, et Lupicin était ferme et rigide comme son époux qu'on pourrait accuser d'excès s'il n'était encore plus dur pour lui que pour les autres. Chez les deux Saints, ces divergences étaient toujours, chose étonnante, accompagnées d'une parfaite union. Si Lupicin avait paru dépasser la mesure, Romain était là pour tout concilier; s'il était besoin d'un coup d'énergie, Romain avait recours à Lupicin, dont le bras de fer brisait tout obstacle. Un drôle de couple ces frères, un couple drôlement frère à celui de maman et son mari… mais j'oublie l'athéisme fier de maman, elle a toujours revendiqué ne pas croire en dieu, Dieu merci, si bien que nous ses enfants avons adopté sa religion athéiste en toute bonne foie ! Je fais donc fausse route à m'étendre sur les saints de ma mère, il faut que je rectifie le tir alors !

J'écris tout ça sur ce papier (mensonge encore… je suis un gros menteur encore… je frappe sur mon PC) mais je ne sais pas si je le lirai au dessus de la dépouille maternelle vide d'esprit, car je n'oserai devant tous ni associer mon écriture ni la mettre en rivalité à celle de mon père qui m'a exclus - volontairement ou par simple mépris de ma souffrance , peu m'importe - du deuil officiel avant qu'on ne mette le feu à maman qui partira alors en fumée, toute cette fumée qu'elle a absorbé durant sa vie, et cette fumée qui lui a certainement ecourté cette vie, elle devra donc la rendre ce 10 mars au moyen de sa propre combustion; pas mal pour une scientifique : ‘'le rien ne se crée rien ne se perd tout se transforme'' se transforme aujourd'hui en ‘'rien ne se perd, rien ne se transforme, et tout se rend'' !

C'est vrai : cet amour qu'elle m'a porté, cet amour jamais je ne le perdrai, je n'arrive pas à le transformer il est unique, et je le lui rendrai toujours, à elle directement ou à ceux que son regard kaki (je ne peux tout de même pas écrire caca d'oie ici, même si c'était la couleur qu'elle attribuait elle-même à son regard tantôt profond tantôt réveur) désignait comme justes héritiers de ce surplus d'amour, mes successeurs : mes enfants. Mes enfants que je tâche d'aimer du mieux que je peux en puisant dans cette confusion d'amour enfoui et entassé et éparpillé tant elle m'en a inondé et tant j'en ai été privé par ailleurs.

 

A toi :

Où en suis-je, je m'assoupi sur le clavier du PC marquant ainsi des lignes de zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz que je gomme aussitôt d'un coup sec de souris. Je m'épuise dans ces nuits blanches qui me mènent à ce samedi incendiaire qui te mettra le feu Maman . Mes dernières heures de sommeils remontent à quelques jours maintenant. Blanchir ces dernières nuits à passer à quelques rues de celle ou tu as oublié ta dépouille m'aident à m'éclairer dans le noir de mon âme engloutie sous mes larmes retenues et qui refusent de gicler de mes yeux.

Je te remercie d'avoir accepté tes 3 enfants tels que tu les a fait et non comme tu aurais voulu les faire, tous différents et chacun avec leur propre identité (deux artistes, un papa-pédé, c'est pas commun tout ça, mais toi non plus tu n'est pas commune la Mère) . Je te remercie de nous avoir traités en quasi toute égalité (je sais que j'ai eu la belle part, ce serait nul nul nul de l'ignorer et de le nier, j'en ai bien profité), sans protéger ton image pour nous autoriser à assumer chacun la notre. Tu sais bien que cette générosité est issue de l'Amour et qu'elle n'est pas donnée à tous les parents. Et je suis fier et heureux d'avoir hérité de cette générosité.

Côté héritage, j'ai hérité de ton époux, mon père, l'art d'exprimer difficilement mes sentiments douloureux ou profonds ; c'est donc les yeux presque secs, le regard scrutant et les traits tirés que je viendrai te rendre un dernier hommage Maman , dans la foule de tes admirateurs, tel un digne Santelli plein de souffrance étouffée, d'une apparente force, et bien retenu de ne pas trop exprimer, peut-être mon père sera-t-il fier de cette image cultivée, d'une image forte et imperturbable loin de toute sentimentalité faible, image culte de notre famille déchue sans toi.

Famille déchue, nous perdons notre ciment aujourd'hui, car notre ciment n'était autre que toi, même si des fois il prenait l'apparence d'un plâtre poreux. Nous perdons notre D'Artagnan avec toi maman, et nous allons nous perdre les uns les autres car n'ayant pas appris à crier haut et fort ‘'Tous pour Tous'', ton départ nous retire la possibilité de continuer à crier ‘'Tous pour Une ! et Une pour Tous''. D'Artagnan, un rôle d'homme fait pour une comédienne comme toi à la voix grave, devenu aujourd'hui un rôle sans interprète sur la scène familiale.

Que ton départ ne sois pas stérile, le départ d'une mère ne peut pas être stérile, la stérilité n'est pas l'essence de la maternité.

Je ne peux que considérer ton départ comme ta plus grande preuve d'Amour que tu ne m'ais jamais donné, car en m'abandonnant tu me fais réaliser que je ne dois en aucun cas abandonner mes propres enfants ; je veux les aimer mieux que jusque là, pour qu'au jour de la mort de leurs parents ils ne se sentent pas perdus comme je le suis aujourd'hui, qu'orphelins ils se sentent portés par la réserve d'amour que leur mère et leur père leur auront donné jusqu'à ce jour très futur je l'espère pour eux comme pour leur maman comme pour moi-même.

Merci pour ton départ qui m'assomme mais m'éveille : aujourd'hui j'ai le choix obligatoire de réagir, d'agir, de découvrir mon importance pour mes kids afin de comprendre leur importance pour moi.

Je savais qu'une maman possédait ce rôle inné par le modèle que tu nous as donné, et aujourd'hui j'apprends que moi aussi je me dois de mettre en évidence ma place de père aimant pour éviter à mes enfant de jouer un jour le rôle que je joue aujourd'hui, celui d'un enfant perdu, orphelin de sa mère morte soudainement et de son père rejeté par nécessité.

Ton départ vient donc révéler le manque d'un modèle que je n'ai jamais eu ou jamais vu (peu importe car il est trop tard pour le chercher encore ou de nouveau sans conviction) en me faisant prendre conscience de ce manque auquel tu t'es efforcée vivante de palier vivement.

Je te remercie car en te perdant, je me trouve et je trouve ma valeur et ma place, en perdant ma mère je comprends ce qu'aurait du être que d'être un fils, et ainsi je comprends ce qu'est que d'être père, c'est un peu ambivalent me diras-tu maman, mais qui ne l'est pas (humamour) ? Ce qui importe c'est ce que ta perte et la perte de ton Amour inconditionnel m'oriente sur la route de mon Amour. Ma vie va continuer et me permettre de réaliser pour, et de donner à, ceux que j'aime sans condition ni obligation ni devoir, mais par simplement par nature : mes enfants. Maman tu es morte aujourd'hui, et aujourd'hui je ne suis plus enfant, c'est toujours bien de grandir, même si grandir c'est s'approcher de la mort, grandir s'est avant tout s'approcher de ceux qu'on aime en les aimant mieux, je m'y attèlerai dès que tu auras pris feu, pour que tu termines heureuse dans un feu de joie. Grandir fait souffrir aujourd'hui mais soulagera demain.

Tu nous quittes, c'est toi qui pars, qui abandonne la partie, pas le choix pour nous qui restons sans toi, mais tu restes en nous tous. RIDEAU !!! mais tu restes pour toujours :

Tu nous as quittés sans t'en rendre compte, c'est bien de toi ça, étourdie et rêveuse et idéaliste ! Des fois c'est un peu chiant ce côté ‘'ça plane pour moi'' mais là ça t'as sauvé la vie puisque tu n'as pas vue la mort venir, un sacré coup de bol pour toi, parce que je te jure que après t'être endormie dans ce comas, t'étais pas jojo et t'aurais pas aimé te voir comme ça ; donc bravo l'artiste pour cette pirouette jouée à la mort

Etourderie et rêve et idéalisme ! Nous avons – tes 3 enfants – hérité de ces qualités qui passent pour des petits ou gros défauts aux yeux d'autres plus carrés ou plus stricts ; ce sont de grandes qualités qu'il faut cultiver et entretenir sans cesse pour voir la vie belle, toujours plus belle afin de profiter heureux de la vie même quand elle est difficile, et mépriser la mort qui de toute façon aura le dernier mot.

Je méprise aujourd'hui la mort pour ne pas lui donner de plaisir, je la méprise même si aujourd'hui elle m'arrache les tripes en les saisissant entre ses mains acérées vicieuses et torturantes, ses mains qui t'ont arraché les poumons qui te permettaient de respirer a fond pour supporter les injustices que nous t'avons parfois fait subir; je la méprise cette ordure qui viendra inévitablement me chercher aussi, puis mes enfants, puis les leurs, sans fin, je la méprise cette saloperie de mort car je veux profiter de la vie que tu m'as donné pour rendre hommage à ton travail dont je suis une des 3 œuvres issues, et je suis fier d'avoir été créé de ton ventre, de ton inspiration et de ton amour ; 1er tableau d'un beau triptyque. De ce triptyque ne reste que les 2 extrêmes ; le 1er tableau un peu brouillon et la 3ème toile plus artistique dans la forme, mais tous issus du même génie de création, le tien. Ta mort rapproche ces 2 pièces jusque là séparées par l'absence de leur milieu et les conflits d'intendance, et nous trouverons bien une colle assez forte pour remplacer le ciment familial que nous n'avons plus en commun, pour mieux te rappeler au bon souvenir du cercle de tes survivants, bien au delà du bien et du mal que tu ignores désormais paisiblement. Profite de ce bon souvenir que je m'efforcerai d'entretenir avec ma sœur, et avec ma descendance qui est aussi la tienne, belle descendance dont tu as toujours été si fière même si ta fierté a en permanence été cachée par ta générosité et ton hédonisme dont je me revendique et me revendiquerai toujours toujours toujours, échasses permettant de traverser bien des terres boueuses qui se présentent sous nos pieds.

Maintenant tu va brûler rapido, 40 minutes a four chaud comme tes bonnes quiches du dimanche, mais là c'est samedi et c'est pas de la tarte, juste toi qui quitte la table avant le dessert, pour pouvoir filer en douce et rejoindre à temps notre frère François pour lui souhaiter un mauvais mésanniversaire demain 11 mars, car le 11 mars comme maintenant le 28 février ne peuvent être que des mauvais mésanniversaires, y'a pas photo; embrasse le pour moi qui ne l'avais pas assez fait ici, ainsi que mon Paul son jumeau de date buttoir. Je n'aimerai plus jamais ces 2 jours qui sont voués au triste souvenir de vous trois bien aimés maman frère et compagnon, mais bon, il reste pleins d'autres jours - au moins 363 - que je te jure je consacrerai aux bons souvenir, à parler de toi pour te maintenir présente, morte-partie-envolée-calcinée, mais toujours présente. Désormais je reprends du temps et des force pour terminer et gagner le même genre de combat que celui que tu viens de perdre, mais maintenant à Madrid, où l'espoir d'un calme prochain et serein se concrétise, tu as pris toutes les mauvaises ondes pour toi, si c'était consciemment je t'en remercie aussi.

Finalement... je me rends compte que ces au revoir sont remplis de merci, j'en conclue que ta vie a permis à bien des belles choses de prendre forme, ces merci représentent la valeur de ton travail parmi et autours de nous, pour nous. Tu peux désormais fuir la réalité, vraiment sereinement et dignement, dans la vie et non plus sur la scène du théâtre qui te permettait cette évasion en attendant la piqûre de rappel que tu viens de recevoir.

Maman je t'aime, comment ferais-je autrement !?! Et je te jure de transmettre ton amour à ceux que j'aime, ils t'aimeront ainsi encore plus pour ce qui te connaissent, et apprendront à te connaître et t'aimer pour les autres, comment feraient-ils autrement !?!

Ton ZIC, ton TOTO, ton Frédéric, ton fils, comme tu le sens, ils ont toujours tous la même mère !